Dimanche 2 mars 2008

    « D'où vient mon malaise avec un certain "non" 1», s'épanchait il y a peu sur son blog, dans ce style allusif qui a vocation à insinuer à défaut de convaincre, Dominique Reynié, un des préposés conventionnés à tout type de thèse-antithèse-synthèse-de-la-modernité, AOC-isé Sciences-Po, donc expert en expertisme. On remarquera déjà qu'un « certain "non" » est abusivement restrictif, quand l'abdication réflexe mais réfléchie, l'acquiescement instinctif mais libre sont ce que pourrait opposer non pas un certain « oui » mais peut-être le « oui » pris dans sa généralité?
    De nouveau, rien à l'horizon, si ce n'est la gêne miséricordieuse que fait naître immanquablement chez le lecteur un tel attachement halluciné aux poncifs, mais qui exhalent une odeur suffisamment nauséeuse de moisi pour désigner à la réprobation générale l'abomination qu'ils signifient. L'embarras de notre bien pensant est par ailleurs compréhensible puisqu'il a classé les idées selon deux catégories: les sales et les propres. Celles qu'on ne conçoit que par nécessité gnoséologique, mais avec la lucidité et la distance suffisantes qui vous dispensent de leurs souillures. Et celles dont la seule énonciation vous dispense également mais de tout examen, étant par essence propres, au nombre desquelles l'Europe, le Marché ou la Démocratie. Des premières, imputées en creux à ceux chez qui un début d'étonnement dubitatif et consterné font naître les secondes, on se contente en général de suggérer l'étroite familiarité qu'elles entretiendraient avec les bas-fonds de la pensée interlope, ce qui permet par avance de ne pas trop s'interroger sur ce qui les a motivées, mais les rend déjà de ce fait bien plus raisonnable que les autres.
    Il y a quelques temps de cela, Georges-Marc Bénamou-du-Bulbe déclamait, après tant d'autres, avec l'acuité rétrospective qui caractérise les précurseurs: « 
Quel étrange melting pot de l’extrême droite à l’extrême gauche ! 2» Plus de vingt sept ans après, Dominique Reynié « découvre » enfin l'inconvenante connivence, la honteuse accointance de marginalités, ici politiques, que notre modernité regrette de ne pas avoir intégralement réussi à résorber 3. De l'extrême droite, si utile au Parti Socialiste pendant tant d'années, on sait ce - pas grand chose - que nous en disaient les visages déformés par l'indignation de toute la clique orbitale du même parti (de Bernard-Henry Levy à Georges-Marc Bénamou – mais à l'époque, le gourou s'appelait Mitterand et pas encore Nicolas Sarkozy), on sait moins par contre ce qu'en pense les mêmes depuis que ce qui en était le fond de commerce a fait l'objet de lois votées au parlement, devient la motivation banale des pratiques policières et constitue le schème des représentations ordinaires, et que son importance s'est, en nombre de suffrages, réduite dans des proportions qui ne sont pas le seul effet de la grâce ou de la maturité des citoyens. De ce qui constituait traditionnellement l'électorat des partis socialiste et communiste, les milieux populaires et qui ont alimenté le vote d'extrême droite, il ne doit rester aux mêmes que le souvenir de la compensatoire satisfaction d'avoir conquis aux dernières élections municipales les villes les plus bourgeoises sociologiquement: Paris et Lyon. De cela, qui ne sont que de très générales remarques, et bien d'autres choses, pas un mot, on ne sait jamais.
    Mais par contre toujours aux aguets quand il s'agit de sortir la lourde artillerie herméneutique, Dominique Reynié dévoile les ressorts et la subtile mécanique des non-dits de l'abjection, « c
ette communication silencieuse, ces complicités malgré-tout, ces combats partagés », tous ces « quelque chose », aussi distincts et définis que le vague et le flou qui les auréolent, qui sembleraient honteusement communs et partagés du fait qu'ils soient insinués comme tels, mais qui ont pour autant toutes les raisons de l'être s'ils sont justes. Et comme le note un de ses lecteurs, avec une édifiante stupidité, et pour laquelle Dominique Reynié n'émet aucune réserve (faut-il croire que cela participe aussi de « cette communication silencieuse, ces complicités malgré-tout, ces combats partagés »?) : « Vous serez étonné de trouver des membres du bureau national de la LCR signer des pétitions anti-européennes (oui je dis bien anti-européennes et pas anti-TCE ou anti-Traité de Lisbonne) avec des représentants du FN... 4» A ce niveau-là, il est évident que la psychiatrie n'est plus d'aucun secours, quand le seul qu'elle aurait pu apporter était de ramener la brebis égarée, en la lui rappelant, dans la norme, sauf quand celle-ci est de ne plus penser. « Oui je dis bien anti-européennes », limites de la pensée et du pensable sans doute pour les moutons bêlants.
    Quelques temps plus tôt, dans une interview à l'hebdomadaire
L'Express, à la question de savoir ce qu'était « le bonheur parfait », au détour, une confidence: « Arriver à deux dans une maison de famille, tourner la clef, sentir l'odeur des lieux. Et avoir du temps devant soi… 5» De celui qui n'a pas pour réputation d'être un obstiné et sectaire anti-européen, Alain Duhamel, on pourrait s'étonner qu'il ne conçoive comme expression parfaite du bonheur que ce que laisse habituellement présager d'âcre l'odeur de l'archaïsme, que l'attachement irraisonné et vulgaire à de vieilles lunes, que l'enracinement dont la contingence n'a d'excuse que le court laps de temps qu'on met à s'en déprendre, ces « quelque chose » de trop précis et définis, « le lieu, la naissance, la profession, l'entourage 6», aussi la langue, la culture, le pays, qui préfigurent, sans
nécessairement la figer, l'identité, pour tout dire tous les vestiges de l'anti-modernité, c'est-à-dire tout ce qui sent déjà a priori un peu le moisi.

1. D'où vient mon malaise avec un certain "non", Opinion européenneDominique Reynié, 15 février 2008.
2. Quand la serpillière de BHL cire les parquets de l’Élysée,
Le Plan B, octobre-novembre 2007.
3. On apprenait il y a quelques jours l'existence d'une tendance, inititiée par un couturier ou inventée par le journaliste lui-même, et qualifiée d'
anar-chic... Ça se passe de commentaires.
4.
D'où vient mon malaise avec un certain "non", Commentaires,
Opinion européenneDominique Reynié, 15 février 2008.
5.
Alain Duhamel, L'Express, 15 septembre 2005.
6. Simone Weil,
L'Enracinement, Paris, Gallimard, 1949, p. 45.

par Christophe
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Samedi 23 février 2008

    Il est parfois des génies qui s'ignorent et auxquels la société témoigne la même indifférence aveugle. Rendons hommage, sans trop tarder, à un à qui l'histoire1, dans son ingratitude coutumière, risque de ne jamais rendre justice. Successivement conseiller à Antenne 2, directeur de recherche à l'INA, rédacteur en chef de MédiasPouvoirs, chef du service d’information et de diffusion auprès de Michel Rocard, alors premier ministre, puis différentes fonctions de direction au Groupe de la Cité, à la SOFRES et à BVA, actuellement vice-président d'Illiad, l'illusionniste conceptualiste Jean-Louis Missika, sociologue de son état, autrement dit sociologue d'Etat, dissèque avec la patience d'un entomologiste et l'obsessionnelle approximation des éditoriaux d'Eric Le Boucher-Charcutier les savoureuses avancées de notre modernité, et notamment celles que représenterait l'internet. Apprécions donc encore un peu l'iconolâtre lucidité de notre catéchèse du factuel avant qu'une actualité prochaine n'ensevelisse toutes ses futiles considérations sous les décombres de l'historicité niaise.
    Interrogé par le journal Le Monde, l'interconnecté Docteur Missika, qui ne fait que traduire dans une prose jargonneuse de publicitaire les pratiques ordinaires de son époque, diagnostique les symptômes, comme autant de signes de vitalité, de ce que notre modernité laisse présager de plus macabrement inquiétant. Aux questions, toutes aussi consternantes d'ailleurs, des lecteurs (« L'interconnexion permanente n'empêche-t-elle pas l'humain de conserver cet espace de liberté personnelle qui lui permet de penser et de concevoir le monde par lui-même ? » ou encore « Quels seront, selon vous, les effets de cette "interconnectivité" omniprésente sur notre comportement social ? »), sans l'ombre d'un début de doute, où l'évidence du fait se marie naturellement, par une de ces convergences historiquement remarquable, avec son bien-fondé – sans que l'une ou l'autre soient jamais interrogés - c'est-à-dire ce moment de l'histoire où la distance minimale qu'exigeait l'esprit critique est purement et simplement abolie, sous le fallacieux prétexte de l'objectivité, l'éminence grisâtre réussit à répondre sans rire, en se pâmant devant la factualité du fait, et redécouvre ingénument l'histoire au moment où elle la nie: « Le problème de l'individu postmoderne est celui de l'intériorité », remarque le pittoresque Missika, comme s'il avait jamais existé une modernité par rapport à laquelle l'époque postérieure aurait du être référée, si ce n'est pour signifier qu'elle vient après, mais ici après l'histoire. Or sa fin n'est-elle pas sitôt proclamée, que ce qui aurait pu en assurer l'ineffective réalisation, l'exhortation à être moderne, subit un infléchissement dont on voit mal finalement de quoi il procède, si ce n'est l'histoire: prescription qui dorénavant se présente sous les atours de l'invite comminatoire, forme que l'époque précédente avait même eu quelques scrupules à infliger (« On va vous faire aimer l'an 2000 » disait le slogan totalitaire de France Telecom, sur ce ton menaçant qui fait même l'économie de l'alibi qui voulait justifier les régimes de même nature: notre bonheur). Quant à l'intériorité qui voudrait d'autant plus naturellement pouvoir s'exhiber qu'il ne lui reste généralement plus grand chose à montrer (puisqu'il faudrait déjà qu'elle soit l'envers de quelque chose et qu'elle ne fasse donc pas immanquablement l'objet de publicité), il est regrettable que Jean-Louis Missika, 4e sur la liste PS du 12e arrondissement de Paris aux élections municipales prochaines, n'ait pas mentionné celle de l'éthérée Ségolène Royal, qui déjà selon la formule du même, par « un surprenant effet de surface », a réussi à donner au vide deux dimensions – la longueur de sa courte vue et la largeur de ses bonnes intentions - , auxquelles ne manque regrettablement qu'une troisième qui leur concèderait sans doute volontiers un peu de profondeur. La même donc, à l'instigation de quelques conseillers inspirés, tente d'extirper un résidu ignoré de sa luxuriante et abyssale intériorité en répondant, après mûre réflexion et par écrit, à une question de Télérama sur ce qu'elle semblerait lire, n'en étant pas sûre elle-même, et témoigne, malgré elle (?), de ce qu'effectivement les individus « n'ont pas d'intériorité », rares étant aussi les occasions d'en préserver une quand le seul mot d'ordre est: transparence, et qui révèle malheureusement ce qu'une certaine pudeur avait eu le bon goût jusqu'à présent de ne pas trop faire étalage: l'ignorance.
    Quelques mots plus loin, égrenant sans sourciller ses analyses
transgressives, c'est-à-dire les plus rebattues, et toujours prêt à établir avec l'acuité du clinicien-obstétricien le bilan des maux qui gangrènent, mais transitoirement, notre époque: « La maladie du Web, c'est peut-être l'interconnexion permanente, mais c'est une maladie infantile », pour remédier à laquelle il suffirait d'ailleurs d'éteindre l'ordinateur ou le téléphone portable, sans que cela effleure notre thérapeute du virtuel, du trivialement possible, c'est-à-dire le choix fondamental qu'offre, pour être interconnectivement libre, la technologie: marche ou arrêt. Et du peu qu'on croyait savoir de ce qui spécifie communément une « maladie infantile », c'était son caractère nécessaire, au sens de très probable, mais passager, qui rend d'autant plus appréciable la suite, (« On ne sait pas, une fois que la technologie se sera déployée socialement, si tout cela ne sera pas derrière nous assez rapidement »), que l'aveu d'ignorance est de manière superfétatoire usurpé - scrupule scientiste de sociologue d'Etat qui ne veut pas qu'on le confonde avec Madame Irma, alors que le bien-fondé des asssertions est le même - sinon pour garantir que le charlatan est aussi un sophiste, mais peu conséquent, circonspect tout d'un coup devant les conséquences des prémisses qu'il vient d'inventer. Parce qu' « on ne sait pas » comment si «  l'interconnexion permanente » était « une maladie infantile », elle ne serait pas « derrière nous assez rapidement », comme peuvent l'être la rougeole et la varicelle. Moment doublement singulier qui dans le même temps où le spéculateur se dédouble, à l'instant de conclure, en un observateur neutre, établissant par-là la réalité de la science a-causale, ce qui aurait pu assurer l'unité mais aussi la responsabilité des propos (c'est-à-dire la possibilité de leur imputer un auteur, ne serait-ce que par l'usage du pronom défini « je »), se voit diluer dans l'anonymat du pronom indéfini (« On ne sait pas »), à charge à la communauté des savants d'assurer le service après-vente de toutes ces bilevesées.
    Ce qui fait qu'il est difficile de suivre l'intrigant Missika dans ces périgrinations intellectuelles quand il distingue « 
la communauté virtuelle, la communauté choisie »2, de ce qu'imposerait « la famille, le village », tous ces esclavagismes dont notre modernité nous aurait définitevement libéré, même s'il sera toujours difficile d'apprécier absolument la différence entre une servitude librement vécue et une liberté docilement choisie. Désertification des campagnes, urbanisation sans limite, célibat ou familles mono-parentales n'interdisent pas de ressortir les vieux épouvantails oppressifs, ceux dont l'innocuité est depuis longtemps avérée, mais qui permettent, par contraste, de valoriser la modernité, dans ce qu'elle perpétue de similairement aliénant sous les termes de «  communauté virtuelle » ou de «  communauté choisie ».
    Un peu plus loin, l'indéniable intuition, dont même l'animalité rougit de son inconvenante hyper-rationnalité, sachant que même certains oiseaux sont capables de compter: « Les comparateurs de prix et les sites d'analyse de produits et de services permettent au consommateur de faire des choix plus rationnels ». Il est vrai qu'être capable d'effectuer l'incroyable opération intellectuelle qui pourrait consister mentalement à se réprésenter les symboles « < » et « > » et en fonction de la position relative des chiffres pensés (ainsi 3 < 5 mais 5 > 3) ou de la valeur qui leur est affectée choisir le symbole approprié, autrement dit la faculté surnaturelle qui permet de distinguer en le comparant le chiffre le plus grand du plus petit, vous fait immédiatement rejoindre le Panthéon des grands esprits, côtoyer la crème des génies, fleurter avec le ciel des idées abstraites, savourer dans un moment d'extatique spiritualité l'exceptionnelle promesse dont vous êtes effectivement gros. Mais malheureusement, apprend-on, ce n'est qu'en tant que « consommateur » (mais avec une occurrence qui devrait pouvoir augmenter avec l'ouverture des magasins le dimanche) que cette aptitude se réalise ou s'actualise (est-elle innée, acquise?) chez un individu et qui disparaît dès que celui-ci revêt son costume de citoyen, de gréviste ou simplement d'individu lambda. Car il en va d'un achat comme de toute situation existentielle: il exige, dans ce qu'il a de rationnel, un engagement sans faille, une mobilisation soutenue de toutes les capacités intellectuelles: le choix d'acheter tel aspirateur plutôt qu'un autre, en fonction du prix notamment ou d'autres critères tout aussi rationnels, donne forcément un peu de sens à une vie qui en était certainement jusqu'à présent désolamment privée et initie un projet, lui même existentiel, puisque l'aspirateur fait alors partie de cette vie le peu de temps pendant lequel il fonctionne.
    On apprenait pourtant récemment la suspicion qui planait sur l'objectivité des sites de comparaison de prix. Mais Jean-Louis Missika ne doit pas lire la presse, ce qui lui épargne au moins la pénible expérience d'avoir à tomber sur ses insipides et inconscientes contrepèteries.
    En tout cas, notre gloseur est lui-même capable de prouesses intellectuelles, celles qui n'exigent que de se remémorer laborieusement les improbables souvenirs de ses cours de philosophie de terminale (il en est d'ailleurs licencié), avec la candeur virginale de ceux qui découvrent l'eau chaude et l'aplomb de ceux qui pontifient à flux tendu. Sur France 5, dans l'émission Ripostes, la sentencieuse humeur que ce jour-là il répandit: « Il y a du Sarkozy chez Besancenot, c’est-à-dire quelqu’un qui est capable de parler un langage direct, un langage du sensible plus que de l’intelligible et un langage qui est en quelque sorte en phase, qui fait écho, aux émotions fortes que ressentent les gens.3 » Il aurait été appréciable, parce que déjà par avance délectablement jubilatoire, d'avoir quelques précisions sur ce « langage direct », sur ce « langage du sensible » ou ces « émotions fortes que ressentent les gens ». Au « langage direct » qui signifierait sans médiation les choses (c'est-à-dire ici sans celle de l'intellect, à supposer bien sûr que cela ait un sens), Olivier Besancenot aurait été bien inspiré de préférer, quand cela est possible, la monstration, en indiquant par un geste, par exemple, cet âne-là ou Jean-Louis Missika. Voire l'onomatopée, qui aurait l'avantage à la fois d'évacuer le problème de la polysémie, et qu'on ne confonde Jean-Louis Missika avec un âne, mais aussi celui de l'ambiguïté inhérente à tout discours parce que syntaxiquement structuré (c'est-à-dire la difficulté de caractériser logiquement les différentes fonctions grammaticales et dont les Catégories d'Aristote donnent un exemple, ambiguïté qui suffirait à dédouaner au moins l'un des deux de ses âneries alors qu'ils sont chacun sujets grammaticaux). Economie substantielle faite du long détour par l'élaboration intellectuelle, par l'expression sans détour de ses sensations ou sentiments - à laquelle fait écho la révélatrice formule introductive du même, « mon sentiment est...», dont on n'ose trop savoir ce qu'il faut en penser ou en conclure - substitution qui à l'incompréhensible parce qu'abstraite construction linguistique « ton plat est bon » privilégie un plus « direct » et sans doute intelligible « miam ».
   
De même, la distinction, rhétorique, entre sensible et intelligible, termes qui convoyent, avec l'emphase suffisante des doctes déclarations, leur connotation obligée, péjorative pour l'un et méliorative pour l'autre – distinction à laquelle on rappelera que la préoccupation de l'intelligible n'a jamais été que le sensible, que ce soit pour s'en distinguer, le relativiser ou encore lui donner une valeur ontologique moindre, et dont on imagine mal de quoi il aurait autrement du se soucier, peut-être du supra-sensible?- , néanmoins juste assez valorisante pour placer leur auteur sur l'autel dinstinctif des gens qui valent, c'est-à-dire qui pensent.
   
Quant aux « émotions fortes que ressentent les gens », il faudrait, avant d'être simplement postulées ou qu'elles n'expriment qu'un préjugé de classe, qu'elles soient partagées, c'est-à-dire minimalement dites, pour ressortir à une communauté dont le langage assure en grande partie l'identité, la dimension participable. Par conséquent, soit Jean-Louis Missika comprend parce qu'il les partage et sait aussi les exprimer dans des termes similaires ou proches, par ce « langage direct », voire a su su trouver peut-être une expression plus raffinée ou élaborée, les mêmes sentiments, soit il les invente en les prêtant abusivement à d'autres, alors qu'il n'en a aucune idée, ou les projette, selon ces mêmes préjugés de classe, comme si les bourgeois n'étaient pas capables de sentiments frustes. Mais on se doute bien que ne peuvent être assailli par des « émotions fortes » que ceux dont la sensibilité n'est que grossièrement conformée, et non les rares qui ont su réunir dans une complexion délicate la bêtise de leur époque et l'infatuation de leur personne, autrement dit, les ânes en général.  

1. On peut au moins, dans cette longue liste, mentionner le tellurique Claude Allègre, dont les quelques restes, et notamment son caractère rustre, qui paraissaient le rattacher à la terre, garantie d'un minimum de bon sens, semblent malheureusement avoir été sublimés par les brumeuses mais attrayantes nuées de la modernité.

2. On croyait connaître l'existence de pédophiles sur le net, et il n'est pas un journal qui ne la rappelle chaque jour, qu'on finit par se demander si la relation qu'un enfant pourrait établir avec lui doit être comprise sous la catégorie de la « communauté choisie », c'est-à-dire « libre », du seul fait qu'elle sorte du cadre de la « famille » ou du « village » et qu'elle est « virtuelle », ou si, par un vague souci de rigueur, il ne serait pas nécessaire de chausser de moins grossiers sabots conceptuels -
3. Olivier Besancenot confronté à deux « experts » : Jean-Louis Missika et Dominique Reynié, Acrimed.
par Christophe
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Jeudi 7 février 2008

undefinedême si les réserves de quelqu'esprits chagrins ont pu ébranler la conviction, à ce jour pieusement assimilée, que la même dialectique animait mœurs et techniques, un bref rappel de ce qui pouvait s'écrire d'obstinément rétrograde au XIXe siècle, suffira, à l'aune de notre modernité, à nous convaincre sans peine et sans effort de leur destin commun, celui d'un progrès inéluctable et par voie de conséquence de notre sortie définitive de la barbarie à laquelle nous nous sommes trop longtemps complaisamment abandonnée. Ainsi en allait-il des divagations d'une romancière américaine, Mary Corelli qui, dans The mighty atom (1896), invitait ses lecteurs à ne pas « s'affliger des belles légions d'enfants bien-aimés qui s'étaient éteints durant leurs jeunes années », d'autant que « nous savons, sans même le soutien réconfortant de l'Evangile, que cela est « bien mieux » pour eux également »1. Quoiqu'incroyable nous paraisse ce que de peu précieux aurait pu avoir l'héritage d'au moins cent générations au point qu'elles n'en pussent souhaiter pour celles qui suivraient qu'un plus bref et funeste destin, la juste appréciation de leurs persévérants efforts aurait certainement dû moins les incliner à voir dans le fruit de leur labeur l'objet d'un imminent ressentiment qu'un retard momentanément pris des représentations de leur progéniture sur les progrès naissants.
Mais notre époque a su réconcilier et sa jeunesse et ce qu'elle-même avait laborieusement ouvragé – c'est-à-dire les artéfacts en général, qui n'ont d'autre finalité que de rendre paradoxalement la vie plus pénible, exigeant un surcroît de travail absurde alors qu'ils ne sont la plupart du temps d'aucune utilité - résorbant l'écart que toute société institue entre le réel et ce qu'elle s'en représente, rapport que l'esprit critique avait historiquement comme tâche d'élucider en l'interrogeant, mais moins depuis que le réel a été identifié au bien et par rapport auquel la mort, ou même la maladie, maux absolus, en sont réduites à n'en être que l'envers pathétiquement nié. Réconciliation aussi par l'institution réciproque de leur valeur absolue, dans la standardisation des individus corrélative à celle des produits et qui octroye en les hiérarchisant une valeur aux premiers du seul fait de la possession des seconds mais qui par la différenciation artificielle desquels le contentement de chacun est assuré dans la reconnaissance de sa valeur propre, égale à ce qu'il est prêt à payer2.
Une actualité plus récente infirme les errements des siècles passés et, le progrès technologique suivant son cours limpide, prouve, s'il en était encore besoin, l'état de quasi-perfection de nos représentations. Progrès même de ce qu'est la perfection et qu'on ne s'embarrasse même plus de définir ne serait-ce que tautologiquement – est parfait ce qui est parfait – mais par une évolution, qui doit moins à une économie de pensée qu'à son inexistence, permet de réduire le parfait à ce qui factuellement est: est donc parfait ce qui est3.
Ainsi la nouvelle franchîse sur les soins médicaux - dont on voit trop ce qu'elle doit à la transparence qu'idolâtre notre époque - en vigueur depuis le 1er janvier, ne ponctionnera, avec la sincérité que motive ce genre de décision, que les rares personnes qui n'en seront pas exemptées: rmistes, enfants de moins de 16 ans et femmes enceintes.
Il est à peine nécessaire de noter qu'à une lointaine époque, la veuve et l'orphelin, remplissaient déjà la même fonction, ou plutôt, pouvaient se comprendre selon une signification analogue. De la veuve - non encore considérée comme une victime de l'histoire et pour laquelle il aurait certainement fallu créer un tribunal de l'Histoire afin de lui rendre définitivement justice, puisqu'il faudra bien un jour créer un tribunal dernier pour que tous ceux, mais aussi leurs descendants selon le principe bien connu de la continuité trans-générationnnelle de la responsabilité, qui ont quelque chose à se reprocher soient enfin jugés - la mort du mari permettait peut-être de justifier la compassion de la société et du sacrifice duquel la patrie était reconnaissante parce que collectivement exigé, et de l'orphelin privé de ce qui minimalement à l'époque définissait la norme – terme devenu grossier – à savoir la famille – terme ayant connu le même destin - , et pour bien d'autres raisons, qui n'ont d'ailleurs historiquement, avec celles mentionnées, aucun fondement, ce qui ne veut pas dire qu'elles n'ont ou n'avaient pas de sens et donc qu'elles ne sont pas justifiées, ni justifiables. Des handicapés et des personnes âgées, notre modernité semblait faire encore récemment cas - l'affichage public des règles de politesse dans les transports en commun étant là pour le rappeler mais on ne voit d'ailleurs pas pourquoi à ce compte-là les places ne seraient pas aussi réservées en priorité aux artistes ou aux retraités de la sidérurgie – avant que leur soient substituées ces autres figures, le rmiste, l'enfant de moins de 16 ans ou la femme enceinte, où se mêlent avec une délectable ingénuité tout ce que notre modernité ne sait que sanctifier, les enfants ou les femmes enceintes - celles-ci étant sans doute grosse de la promesse que font naître les premiers, bien qu'il suffirait d'ailleurs de revoir les reportages de l'automne 2005 ou de relire Freud pour se rendre compte qu'elle est un peu sans espoir, du moins dans la société actuelle - ou supporter, les rmistes, ceux-ci lui renvoyant l'image de sa spontanée et désintéressée générosité, mais qui nécessitera d'autant plus de policiers qu'il y aura d'indigents. Le pauvre auquel est reconnu un « statut », dont notre époque est si friande, et qui permet un contrôle administrativement institué, certes ici plus seulement judiciaire, mais tout autant bureaucratiquement régulé, pourvoyeur d'emplois mais moins coûteux en infrastructures et qui a l'avantage de réintégrer dans le giron de la moralité ceux qui avaient eu l'outrecuidance de n'avoir pas eu que le fric comme seule raison d'être.
Puisqu'enfin de l'adolescent, on voit mal ce que l'âge de 16 ans marquerait précisément comme moment post ou pré-acnéique, et comme la maturité semble surannée comme critère distinctif - puisqu'il faut savoir rester jeune, mais défini à partir de quel âge, 1 mois? - et du fait que cet âge correspond certainement à la limite de droits bureaucratiquement définis, faudrait-il se désoler que les nouvelles représentations ne soient encore pas adéquates à ce qui se produit d'excellement excellent, et pour ne citer que le dernier gadget, l'Ipod?

1. Cité par Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis.
2. Dans une époque qui consacre l'enfant-despote et le gadget-roi, on apprend l'étonnante mise sur le marché du téléphone portable à destination des enfants. Il y a sûrement déjà des
parents pour s'en féliciter.
3. C'est ainsi qu'être affublé du qualicatif « moderne », c'est ipso facto incarner l'excellence puisque c'est être
de son temps, en phase avec son époque, conforme à ce qui est, à l'écoute de ce qui se pressent et déjà sourd à ce qui advient, jamais en retard sous peine de passer pour le pire régressif des archaïques, ni trop à l'avance, au risque souvent des mêmes accusations. Tous ces impératifs dessinent le profil de ce qu'est l'exemplarité, dans cet amalgame réconfortant, historiquement indédit, de ce qui a toujours constitué une aporie: l'être et le devoir-être.
Il est quand même ici nécessaire de noter quelques poches de résistance à ce qui est, comme les rares qui s'opposent à la réintroduction de l'ours, c'est-à-dire ceux qui n'acceptent pas docilement la folklorisation de leur lieu et mode de vie.

par Christophe
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Dimanche 13 janvier 2008

undefineda plastronne, ça fanfaronne, ça se congratule, ça se félicite au Medef – mais pour combien de temps encore? - des dernières « avancées », selon le terme du Figaro1, qui loin de préfigurer le sens ou l'orientation que prendrait l'histoire récente témoignent, dérisoirement certes mais avec le pathos suffisant que requièrent ces situations bouffones, de l'état de décomposition en phase terminale du syndicalisme français qui, réserves de convenance publiquement formulées, devrait signer ce que la pudibonderie moderniste exprime avec la paresse intellectuelle qui la caractérise par la formule, devenue mot-phrase: la « réforme-du-marché-du-travail ». C'est avec cette mine réjouie des lendemains qui déchanteront pour les embrumés encéphaliques qui n'auront pas eu la pénétration d'esprit d'y avoir pressenti "l'acquis majeur pour tous"2 que la dame patronnesse Laurence Parisot jubile en confiant que « personnellement, rien ne m'a été coûteux », d'autant moins qu'aux gens patients, l'air du temps finit tôt ou tard par être profitable. Tout vient à point à qui sait attendre dit le proverbe, comme aussi bien qu'on ne perd rien pour attendre. Mais pour l'heure apprécions pleinement en la fêtant cette occasion opportune qu'a été l'élection d'un débile léger à la tête de la SARL France: c'est donc avec sa prolixité verbeuse coutumière que notre patronne se répand un peu partout en rodomontades, où la seule cohérence perceptible dans ce verbiage mou, la seule intention significative qui présume de l'existence d'un esprit, le seul signe de vie intellectuelle, repérable même chez une moule, et qui permet d'inférer qu'il n'est pas l'ultime soubresaut d'un organisme en état de mort cérébrale, se traduit ici encore par un des rares impératifs dont s'enorgueillisse notre époque, l'improbable obligation que celle-ci accepte de s'imposer fièrement, la ridicule exigence dont elle se croit l'origine spontanée comme sujet moral : débiter le plus grand nombre d'inepties dans les limites imparties (durée de l'interview, longueur de l'article, etc.), contraintes qu'elle subit fatalement mais supporte avec d'autant plus de contentement qu'elle se pense libre.

Dans Boursorama3, la délectable sentence de l'éminence patronale, "tout le monde a compris que la durée du travail ne se décrétait pas de manière uniforme, indéfinie", condense de manière devenue somme toute assez banale l'à-peu-près en particulier et le n'importe quoi en général, qui définissent de nos jours aussi bien les critères exclusifs de ce qui est pensable qu'ils en délimitent les frontières, en en devenant les thèmes centraux, seuls pertinents et intelligibles. Que cette idiote n'ait non pas compris mais ne serait-ce qu'imaginé qu'il pût exister, peut-être, des personnes qui n'étaient - à ses yeux sans doute pas comme « tout le monde », mais qu'est-ce qu'être comme tout le monde peut bien vouloir signifier? - simplement en désaccord et non pas parce qu'ils n'avaient pas compris, mais plus trivialement parce qu'ils ne s'appellent pas L'ô-rance Parisot. Que d'autre part, les quelques qui ont encore un usage autre qu'automatique du langage se souviendront qu'en ces temps préhistoriques où les mots avaient encore un sens, l'uniforme désignait ce qui présente des éléments semblables, identiques ou proches et qui ne varient pas ou assez peu pour être identifiés commes étant ces mêmes éléments, et donc repérables ici et là comme ces mêmes éléments, c'est-à-dire suffisamment identifiés et identifiables. En ces temps immémoriaux, l'indéfini signifiait ce dont les limites ne pouvaient être déterminées et donc ce qui ne pouvait être précisément caractérisé et défini. L'infra-niaiserie de la matrone des matrones, sans doute à son aise dans cette partouze sémantique, qui accole en les associant « uniforme » et « indéfini » comme autant de synonymes, illustre les péripéties d'un langage abâtardi, auquel est refusé l'idée d'une logique, de quelques règles qui en délimitent l'usage et en permettent le fonctionnement, mais aussi duquel est nié l'idée d'une histoire, c'est-à-dire d'une épaisseur, puisque la superficialité revendiquée et assumée est de nos jours la seule norme.

Un peu plus loin, la même, dans le Monde, s'extasie devant la créativité lexicale du français, qui sur l'exemple de débile/débilité permet la formation de séparable/séparabilité. Ô miracle de la suffixation! Ô joie de la créativité! A quand le statut d'intermittent lexical? Dans sa propension à ne rien penser, c'est-à-dire incidemment à ne rien créer, notre époque se prosterne devant ses piètres forfaitures, se flattant comme jamais historiquement des médiocres résultats de ses laborieuses vélléités créatrices. Car si la modernité veut bien concéder l'invention de la roue à une époque de sous-developpement mental et donc moral de l'humanité, si elle accorde sans trop se faire prier celle du fil à couper le beurre et de l'eau tiède à un passé révolu et qui peut d'autant plus lui inspirer une condescendance respectueuse qu'il n'a jamais existé, elle prétend revendiquer l'invention du concept, se targuer de sécréter spontanément des idées – et dont on apprend ébloui, par le discours sur l'innovation, qu'elle serait l'indispensable voie de salut dans une époque mondialisée, comme si l'humanité se nourrissait uniquement d'idées neuves et creuses -, changements qui, pour le coup, permettent surtout à de bedonnants créatifs, communiquants en tout genre, de vivre grassement au dépens de tous les naïfs qui leur font servilement cortège et qui donnent occasion à l'inénarrable Laurence Parisot de ramasser dans une formule ce qui se répète de plus crassement convenu: « Ce concept de séparabilité représente un acquis majeur pour tous. »


1. Parisot se félicite du projet d'accord
, Le Figaro, 12 janvier 2008.
2. Fléxisécurité : le Medef satisfait, accueil mitigé chez les syndicats, Le Monde, 12 janvier 2008.
3. Pour Laurence Parisot, la "bonne durée du travail", c'est celle qui permet un "bon équilibre dans l'entreprise", Boursorama, 12 janvier 2008.

par Christophe
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