Il est parfois des génies qui s'ignorent et auxquels la société témoigne la même indifférence aveugle. Rendons hommage, sans trop
tarder, à un à qui l'histoire1, dans son ingratitude coutumière, risque de ne jamais rendre justice. Successivement conseiller à Antenne 2, directeur de recherche
à l'INA, rédacteur en chef de MédiasPouvoirs, chef du service d’information et de diffusion auprès de Michel Rocard, alors premier ministre, puis différentes fonctions de direction au Groupe de
la Cité, à la SOFRES et à BVA, actuellement vice-président d'Illiad, l'illusionniste conceptualiste Jean-Louis Missika, sociologue de son état, autrement dit sociologue d'Etat, dissèque avec la
patience d'un entomologiste et l'obsessionnelle approximation des éditoriaux d'Eric Le Boucher-Charcutier les savoureuses avancées de notre modernité, et
notamment celles que représenterait l'internet. Apprécions donc encore un peu l'iconolâtre lucidité de notre catéchèse du factuel avant qu'une actualité prochaine n'ensevelisse toutes ses futiles
considérations sous les décombres de l'historicité niaise.
Interrogé par le journal Le Monde, l'interconnecté Docteur Missika, qui ne fait que traduire dans une prose jargonneuse de
publicitaire les pratiques ordinaires de son époque, diagnostique les symptômes, comme autant de signes de vitalité, de ce que notre modernité laisse
présager de plus macabrement inquiétant. Aux questions, toutes aussi consternantes d'ailleurs, des lecteurs (« L'interconnexion permanente n'empêche-t-elle pas l'humain de conserver cet
espace de liberté personnelle qui lui permet de penser et de concevoir le monde par lui-même ? » ou encore « Quels seront, selon vous, les effets de cette "interconnectivité"
omniprésente sur notre comportement social ? »), sans l'ombre d'un début de doute, où l'évidence du fait se marie naturellement, par une de ces
convergences historiquement remarquable, avec son bien-fondé – sans que l'une ou l'autre soient jamais interrogés - c'est-à-dire ce moment de l'histoire où la distance minimale
qu'exigeait l'esprit critique est purement et simplement abolie, sous le fallacieux prétexte de l'objectivité, l'éminence grisâtre réussit à répondre sans rire, en se pâmant devant la
factualité du fait, et redécouvre ingénument l'histoire au moment où elle la nie: « Le problème de l'individu postmoderne est celui de l'intériorité », remarque le pittoresque
Missika, comme s'il avait jamais existé une modernité par rapport à laquelle l'époque postérieure aurait du être référée, si ce n'est pour signifier
qu'elle vient après, mais ici après l'histoire. Or sa fin n'est-elle pas sitôt proclamée, que ce qui aurait pu en assurer l'ineffective
réalisation, l'exhortation à être moderne, subit un infléchissement dont on voit mal finalement de quoi il procède, si ce n'est l'histoire:
prescription qui dorénavant se présente sous les atours de l'invite comminatoire, forme que l'époque précédente avait même eu quelques scrupules à infliger (« On va vous faire
aimer l'an 2000 » disait le slogan totalitaire de France Telecom, sur ce ton menaçant qui fait même l'économie de l'alibi qui voulait justifier les
régimes de même nature: notre bonheur). Quant à l'intériorité qui voudrait d'autant plus naturellement pouvoir s'exhiber qu'il ne lui reste
généralement plus grand chose à montrer (puisqu'il faudrait déjà qu'elle soit l'envers de quelque chose et qu'elle ne fasse donc pas
immanquablement l'objet de publicité), il est regrettable que Jean-Louis Missika, 4e sur la liste PS du 12e arrondissement de Paris aux élections municipales prochaines, n'ait pas mentionné celle
de l'éthérée Ségolène Royal, qui déjà selon la formule du même, par « un surprenant effet de surface », a réussi à donner au vide deux
dimensions – la longueur de sa courte vue et la largeur de ses bonnes intentions - , auxquelles ne manque regrettablement qu'une troisième qui leur concèderait sans doute volontiers un peu de
profondeur. La même donc, à l'instigation de quelques conseillers inspirés, tente d'extirper un résidu ignoré de sa luxuriante et abyssale intériorité en répondant, après mûre réflexion et
par écrit, à une question de Télérama sur ce qu'elle semblerait lire, n'en étant pas sûre elle-même,
et témoigne, malgré elle (?), de ce qu'effectivement les individus « n'ont pas d'intériorité », rares étant aussi les occasions d'en
préserver une quand le seul mot d'ordre est: transparence, et qui révèle malheureusement ce qu'une certaine pudeur avait eu le bon goût jusqu'à présent de ne pas trop faire étalage:
l'ignorance.
Quelques mots plus loin, égrenant sans sourciller ses analyses transgressives, c'est-à-dire les plus rebattues, et toujours
prêt à établir avec l'acuité du clinicien-obstétricien le bilan des maux qui gangrènent, mais transitoirement, notre époque: « La maladie
du Web, c'est peut-être l'interconnexion permanente, mais c'est une maladie infantile », pour remédier à laquelle il suffirait d'ailleurs d'éteindre
l'ordinateur ou le téléphone portable, sans que cela effleure notre thérapeute du virtuel, du trivialement possible, c'est-à-dire le choix
fondamental qu'offre, pour être interconnectivement libre, la technologie: marche ou
arrêt. Et du peu qu'on croyait savoir de ce qui spécifie communément une « maladie infantile », c'était son caractère nécessaire, au sens de très probable, mais passager, qui rend d'autant plus appréciable la
suite, (« On ne sait pas, une fois que la technologie se sera déployée socialement, si tout cela ne sera pas derrière nous assez rapidement »), que l'aveu d'ignorance est de manière superfétatoire usurpé - scrupule scientiste de sociologue d'Etat qui ne
veut pas qu'on le confonde avec Madame Irma, alors que le bien-fondé des asssertions est le même - sinon pour garantir que le charlatan est aussi un sophiste, mais peu conséquent, circonspect
tout d'un coup devant les conséquences des prémisses qu'il vient d'inventer. Parce qu' « on ne sait pas » comment si
« l'interconnexion permanente » était « une maladie
infantile », elle ne serait pas « derrière nous assez rapidement », comme peuvent l'être la
rougeole et la varicelle. Moment doublement singulier qui dans le même temps où le spéculateur se dédouble, à l'instant de conclure, en un observateur neutre, établissant par-là la réalité de la
science a-causale, ce qui aurait pu assurer l'unité mais aussi la responsabilité des propos (c'est-à-dire la possibilité de leur imputer un auteur, ne serait-ce que par l'usage du pronom défini
« je »), se voit diluer dans l'anonymat du pronom indéfini (« On ne sait pas »), à charge à la communauté des savants
d'assurer le service après-vente de toutes ces bilevesées.
Ce qui fait qu'il est difficile de suivre l'intrigant Missika dans ces périgrinations intellectuelles quand il distingue « la communauté virtuelle, la
communauté choisie »2, de ce qu'imposerait « la famille, le
village », tous ces esclavagismes dont notre modernité nous aurait définitevement libéré, même s'il sera toujours difficile d'apprécier absolument la
différence entre une servitude librement vécue et une liberté docilement choisie. Désertification des campagnes, urbanisation sans limite, célibat ou familles mono-parentales n'interdisent pas de ressortir les vieux épouvantails oppressifs, ceux dont l'innocuité est depuis longtemps avérée, mais qui permettent, par contraste, de
valoriser la modernité, dans ce qu'elle perpétue de similairement aliénant sous les termes de « communauté virtuelle » ou de
« communauté choisie ».
Un peu plus loin, l'indéniable intuition, dont même l'animalité rougit de son inconvenante hyper-rationnalité, sachant que même certains oiseaux sont capables de
compter: « Les comparateurs de prix et les sites d'analyse de produits et de services permettent au consommateur de faire des choix plus rationnels ». Il est vrai
qu'être capable d'effectuer l'incroyable opération intellectuelle qui pourrait consister mentalement à se réprésenter les symboles « < » et « > » et en fonction de la
position relative des chiffres pensés (ainsi 3 < 5 mais 5 > 3) ou de la valeur qui leur est affectée choisir le symbole approprié, autrement dit la faculté surnaturelle
qui permet de distinguer en le comparant le chiffre le plus grand du plus petit, vous fait immédiatement rejoindre le Panthéon des grands esprits, côtoyer la crème des génies, fleurter avec le
ciel des idées abstraites, savourer dans un moment d'extatique spiritualité l'exceptionnelle promesse dont vous êtes effectivement gros. Mais malheureusement, apprend-on, ce n'est qu'en tant que
« consommateur » (mais avec une occurrence qui devrait pouvoir augmenter avec l'ouverture des magasins le dimanche) que cette aptitude se réalise ou s'actualise (est-elle
innée, acquise?) chez un individu et qui disparaît dès que celui-ci revêt son costume de citoyen, de gréviste ou
simplement d'individu lambda. Car il en va d'un achat comme de toute situation existentielle: il exige, dans ce qu'il a de rationnel, un engagement sans faille, une mobilisation soutenue de
toutes les capacités intellectuelles: le choix d'acheter tel aspirateur plutôt qu'un autre, en fonction du prix notamment ou d'autres critères tout aussi rationnels, donne
forcément un peu de sens à une vie qui en était certainement jusqu'à présent désolamment privée et initie un projet, lui même existentiel, puisque l'aspirateur fait alors partie de cette
vie le peu de temps pendant lequel il fonctionne.
On apprenait pourtant récemment la suspicion qui planait sur l'objectivité des sites de comparaison de prix. Mais Jean-Louis Missika ne doit pas lire la presse, ce qui lui
épargne au moins la pénible expérience d'avoir à tomber sur ses insipides et inconscientes contrepèteries.
En tout cas, notre gloseur est lui-même capable de prouesses intellectuelles, celles qui n'exigent que de se remémorer laborieusement les improbables souvenirs de ses cours de
philosophie de terminale (il en est d'ailleurs licencié), avec la candeur virginale de ceux qui découvrent l'eau chaude et l'aplomb de ceux qui pontifient à flux tendu. Sur France 5, dans
l'émission Ripostes, la sentencieuse humeur que ce jour-là il répandit: « Il y a du Sarkozy chez Besancenot, c’est-à-dire quelqu’un qui est capable de parler un langage direct, un
langage du sensible plus que de l’intelligible et un langage qui est en quelque sorte en phase, qui fait écho, aux émotions fortes que ressentent les gens.3
» Il aurait été appréciable, parce que déjà par avance délectablement jubilatoire, d'avoir quelques précisions sur ce « langage direct », sur ce « langage du
sensible » ou ces « émotions fortes que ressentent les gens ». Au « langage direct » qui signifierait sans médiation les choses (c'est-à-dire ici
sans celle de l'intellect, à supposer bien sûr que cela ait un sens), Olivier Besancenot aurait été bien inspiré de préférer, quand cela est possible, la monstration, en indiquant par un geste,
par exemple, cet âne-là ou Jean-Louis Missika. Voire l'onomatopée, qui aurait l'avantage à la fois d'évacuer le problème de la polysémie, et qu'on ne
confonde Jean-Louis Missika avec un âne, mais aussi celui de l'ambiguïté inhérente à tout discours parce que syntaxiquement structuré (c'est-à-dire la difficulté de caractériser logiquement les
différentes fonctions grammaticales et dont les Catégories d'Aristote donnent un exemple, ambiguïté qui suffirait à dédouaner au moins
l'un des deux de ses âneries alors qu'ils sont chacun sujets grammaticaux). Economie substantielle faite du long détour par l'élaboration intellectuelle, par l'expression sans détour de ses
sensations ou sentiments - à laquelle fait écho la révélatrice formule introductive du même, « mon sentiment est...», dont on n'ose trop savoir ce qu'il faut en
penser ou en conclure - substitution qui à l'incompréhensible parce qu'abstraite construction linguistique « ton plat est bon » privilégie un plus
« direct » et sans doute intelligible « miam ».
De même, la distinction, rhétorique, entre sensible et intelligible, termes qui convoyent, avec l'emphase
suffisante des doctes déclarations, leur connotation obligée, péjorative pour l'un et méliorative pour l'autre – distinction à laquelle on rappelera que
la préoccupation de l'intelligible n'a jamais été que le sensible, que ce soit pour s'en distinguer, le relativiser ou
encore lui donner une valeur ontologique moindre, et dont on imagine mal de quoi il aurait autrement du se soucier, peut-être du supra-sensible?- , néanmoins juste assez valorisante pour
placer leur auteur sur l'autel dinstinctif des gens qui valent, c'est-à-dire qui pensent.
Quant aux « émotions fortes que ressentent les gens », il faudrait, avant d'être simplement postulées ou
qu'elles n'expriment qu'un préjugé de classe, qu'elles soient partagées, c'est-à-dire minimalement dites, pour ressortir à une communauté dont le langage assure en grande partie
l'identité, la dimension participable. Par conséquent, soit Jean-Louis Missika comprend parce qu'il les partage et sait aussi les exprimer dans des termes similaires ou proches,
par ce « langage direct », voire a su su trouver peut-être une expression plus raffinée ou élaborée, les
mêmes sentiments, soit il les invente en les prêtant abusivement à d'autres, alors qu'il n'en a aucune idée, ou les projette, selon ces mêmes préjugés de classe, comme si les
bourgeois n'étaient pas capables de sentiments frustes. Mais on se doute bien que ne peuvent être assailli par des « émotions fortes » que ceux dont la sensibilité
n'est que grossièrement conformée, et non les rares qui ont su réunir dans une complexion délicate la bêtise de leur époque et l'infatuation de leur personne, autrement dit, les ânes en
général.
1. On peut au moins, dans cette longue liste, mentionner le tellurique Claude Allègre, dont les quelques restes, et notamment son caractère rustre, qui
paraissaient le rattacher à la terre, garantie d'un minimum de bon sens, semblent malheureusement avoir été sublimés par les brumeuses mais attrayantes nuées de la modernité.
2. On croyait connaître l'existence de pédophiles sur le net, et il n'est pas
un journal qui ne la rappelle chaque jour, qu'on finit par se demander si la relation qu'un enfant pourrait établir avec lui doit être comprise sous la catégorie de la « communauté
choisie », c'est-à-dire « libre », du seul fait qu'elle sorte du cadre de la
« famille » ou du « village » et
qu'elle est « virtuelle », ou si, par un vague souci de rigueur, il ne serait pas
nécessaire de chausser de moins grossiers sabots conceptuels -
3. Olivier Besancenot confronté à deux « experts » : Jean-Louis Missika et Dominique Reynié, Acrimed.
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